Français juifs : Faut-il partir ?

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© Joël Saget, AFP | Un militaire patrouille près d’une école juive à Paris, le 12 janvier 2015.

On commémorait hier les 70 ans de la libération d’Auschwitz. Ce jour aurait du être pour moi comme pour d’autres un jour de mémoire, un jour où je repense à mes arrières grands-parents morts en déportation, un jour où je repense à ma grande tante Alice, rescapée de ce camp de l’horreur qu’était Auschwitz, un jour où je repense aussi à mon grand cousin Marcel qui, lorsqu’il avait 4 ans, a vu ses parents se faire rafler par la Guestapo, à côté de chez moi, Boulevard de Courcelles, alors qu’il revenait d’une balade au Parc Monceau avec sa nourrice.

Hier, j’étais derrière mon ordinateur comme tous les jours, entre mes mails, mon boulot, mon Facebook, je voyais passer des articles sur la commémoration sur mon feed : sur le Huff Post, sur le Figaro, sur Libé, sur le Monde, etc. Et j’ai remarqué qu’ils avaient un point commun. Il ne s’agit malheureusement pas de témoignages de sympathie, mais des nombreux commentaires haineux et antisémites. Il n’y en a pas un qui est épargné, PAS UN…

Alors ce jour de commémorations, ça n’était pas un sentiment de recueillement qui prédominait mais un sentiment de colère et de désespoir. Que peut-on attendre des années à venir quand on est juif en France ?

« L’antisémitisme des quartiers » et l’indifférence de mes compatriotes non juifs.

Il y a plus de 400 000 personnes qui suivent le Huff, 2 millions qui suivent le Monde, 1,8 millions qui suivent le Figaro, et près de 400 000 qui suivent Libération. Systématiquement lorsque ça parle de juifs, Dieudonné, ou Israël, nous retrouvons des commentaires antisémites, massivement « likés », dont la grande majorité sont exprimés par des musulmans. Et pourtant ils sont loin, très loin d’être tous des fondamentalistes. Cet antisémitisme musulman que Manuel Valls a appelé « antisémitisme des quartiers » est loin d’être un épiphénomène qui concerne une minorité de radicaux.

Ceux qui s’indignent et répondent à ces commentaires sont malheureusement surtout des juifs comme les 10 000 personnes qui sont allés défiler dans les rues de Paris en 2012 en réaction à l’abomination des attentats de Merah… Où étaient les 3,7 millions de Charlies ? Comment se fait-il que je me sente révolté et meurtrie quand des journalistes de Charlie Hebdo et des policiers sont assassinés au point que je descende immédiatement battre le pavé alors que mes compatriotes non juifs ne se sentent pas concernés quand des enfants juifs sont tués parce qu’ils sont juifs ? Evidemment ils ne cautionnent pas. Ils trouvent ça horrible même, mais pas au point de descendre dans la rue et de le rejeter en bloc comme ce jour où nous étions tous Charlie. Est-ce qu’il en aurait été de même si Merah était allé dans une école pour tuer des enfants français parce que français ? Est-ce que la liberté d’expression a plus de valeur que la liberté d’être différent ?

Manuel Valls est l’un des seuls à avoir eu le courage de pointer du doigt cet « antisémitisme des quartiers ». Cet antisémitisme qui fait que dans les écoles on a refusé d’observer cette minute de silence en la mémoire des victimes. Cet antisémitisme qui fait que dans chaque article qui parle de la Shoah, on exprime sa haine en prétextant qu’elle s’explique par la situation actuelle des palestiniens. Cet antisémitisme qui fait que l’on dit que les blagues antisémites de Dieudonné relèvent de la liberté d’expression. Cet antisémitisme qui vise à faire l’apologie, à justifier ou à trouver des circonstances atténuantes au terrorisme rebaptisé « résistance » dès lors qu’il se passe en Israël ou qu’il vise des juifs. Cet antisémitisme qui fait que tous les juifs de France se sentent mal.

On dit que le devoir de mémoire est indispensable pour ne pas que l’Histoire se répète. Je ne sais pas si l’Histoire va se répéter mais ce qui est sur c’est que l’indifférence face à l’antisémitisme est toujours là.

Il y a eu deux fois plus d’actes antisémites et deux fois plus de français juifs qui sont partis définitivement en Israël en 2014. Peut-on raisonnablement penser que les choses vont s’arranger ?

La réponse est simple et ne nécessite même pas d’argumentation : non. Cet antisémitisme est bien ancré. Il y en aura d’autres des Fofana, Merah, Nemmouche, Kouachi ou Coulibaly, c’est une certitude.

La solution passe par l’éducation, mais ça va être long, très long, et ça ne fonctionnera que si des leaders d’opinions musulmans s’impliquent corps et âme pour, même si on leur dit – à juste titre – qu’ils n’ont pas à se justifier des actes terroristes de leur coreligionnaires. Ca ne fonctionnera aussi que si mes compatriotes non juifs s’indignent avec force, comme ils l’ont fait le 11 janvier, chaque fois qu’un juif sera attaqué parce qu’il est juif.

Est-ce que le 11 janvier montre un changement ? Il y a peut-être un espoir. Mais à considérer que les choses changent pour les prochaines générations qui seront éduquées, qu’en est-il pour celles en cours qui évoluent dans ce climat de haine et qui sont prêtes à nouveau à commettre le pire ? Qu’en est-il des 1000 à 3000 djihadistes revenus sur notre sol ?

Faut-il partir en Israël ou ailleurs ?

C’est un vrai dilemme mais je pense que c’est un dilemme idéologique et non pas un dilemme lié à sa sécurité.

La sécurité menacée pour les juifs, en particulier, ceux qui pratiquent ou ceux qui portent un nom à consonance israélite.

Il est indiscutable que chaque juif qui pratique est aujourd’hui menacé : Menacé en allant acheter sa nourriture dans un supermarché casher, menacé en allant à la synagogue, menacé en mettant ses enfants dans une école juive. Celui qui a un nom à consonance israélite est également menacé. Si l’armée est aujourd’hui chargée de protéger les écoles juives, rien n’empêche un terroriste d’aller demain dans une école laïc et de s’attaquer aux enfants qui portent des noms juifs ou de s’en prendre à des juifs en regardant leur nom sur la boite aux lettres comme les nazis l’ont fait pendant la guerre.
En d’autres termes, il est plus prudent que son judaïsme ne se voit pas. (Quand je pense que je viens de récupérer mon nom d’origine : Cohen, c’est l’ironie du sort!). Vivons heureux, vivons cachés. Le problème est le même dans tous les pays d’Europe. Est-ce que nous serions plus en sécurité en Israël ? La sécurité en Israël est certes omniprésente. L’armée est partout mais la menace aussi. Le risque n’est probablement pas moindre en Israël même si les israéliens savent mieux faire face à la menace terroriste. Il y a d’autres pays comme les Etats-Unis, la Chine ou le Japon où il est probablement moins dangereux d’être juif mais où il est si difficile d’émigrer…

Est-ce que je peux vivre et me sentir appartenir à un pays quand l’assassinat de mes coreligionnaires suscite de l’indifférence à mes compatriotes ?

Le voilà le dilemme !

On commémore Auschwitz pour ne pas que l’Histoire se répète mais on sait très bien que si tout cela a été possible c’est parce que tout le monde a laissé faire. Et aujourd’hui, rien n’a changé. Tout le monde laisse faire. (Je ne parle pas du Président et du Premier Ministre qui ont eu un comportement exemplaire).

C’est difficile d’envisager de partir quand on est français avant tout. Je me sens profondément français et parisien. Je connais ma ville par coeur. J’ai des souvenirs un peu partout. Je rigole devant des comédies françaises. Pour l’israélien, je suis un français. Il ne comprend pas mes répliques des bronzés font du ski ou que je ne puisse plus supporter la vue du houmous ou des schnitzels après 2 semaines en Israël. Mais d’un autre côté, est-ce que je peux vivre ici tout en connaissant la montée de cette antisémitisme musulman dans l’indifférence générale de mes compatriotes non juifs ? ou ce ras le bol parfois exprimé quand encore une fois des juifs sont attaqués et que nous nous plaignons de l’antisémitisme ? Est-ce que je peux laisser mon fils grandir ici et supporter qu’il soit confronté à cette haine un jour ?

Si vivre en Israël n’est pas une solution sur le plan de la sécurité, cela donne un sens à la notion de patrie qui nous fait cruellement défaut dans notre pays. Et ça ne changera pas, nous le savons tous, même si l’on se sent français avant tout.

Tout cela étant dit, je suis encore là et je n’ai pas envie de partir. Je suis un peu comme le mec qui reste en couple après des années par amour et nostalgie. Il espère des jours meilleurs et ne se voit pas avec une autre mais il sait très bien que ça ne pourra jamais vraiment marcher. Je revois ma grand-mère se targuer d’avoir eu le courage de partir, ce qui les avait sauvé, alors que mon grand-père voulait rester. Peut-être faudra-t-il finir par l’avoir ce courage…

Malaise d’un français juif

Comme 3,7 millions de français, j’étais hier à la marche républicaine. Ce que j’ai ressenti était très fort, beaucoup de fierté, beaucoup d’émotion, beaucoup d’espoir. Après la semaine de cauchemar que l’on a tous vécu, c’était un besoin de se mobiliser, de se retrouver, de manifester son rejet de ce terrorisme islamiste qui veut tant de mal à notre civilisation moderne.

La mobilisation massive des citoyens de toutes les religions, croyants ou non; les nombreux articles, billets et allocutions que j’ai pu lire ou entendre (je pense notamment à celles de l’imam de Drancy ou de celui d’Alfortville qui a eux seuls nous obligent à ne pas faire d’amalgames); les images de ces jeunes côte à côte avec des drapeaux français, gay, palestiniens, algériens, et israéliens; la cérémonie à la grande synagogue qui a rendu hommage aux 17 victimes et où l’une des bougies a été allumée par Latifa Ibn Ziaten et Eva Sandler, mère et épouse de victimes de Merah; le fort témoignage de solidarité par l’ensemble du gouvernement à l’égard de la communauté juive, encore une fois touchée; tout cela m’a rempli d’espoir.

Ca va être difficile pour moi d’écrire la suite de ce billet. J’aurais aimé n’en rester qu’à ces sentiments positifs et optimistes. J’aurais aimé me dire que cette unité, que cette force du peuple français, ensemble dans l’adversité, est magnifique et plus forte que tout mais je n’y arrive pas.

Je n’y arrive pas parce que je ressens un malaise en tant que français juif. Je ne comprends pas pourquoi la mobilisation n’a pas été aussi forte quand Merah a assassiné à bout portant des enfants français parce qu’ils étaient juifs. Je ne comprends pas pourquoi les français n’ont pas rejeté en masse un personnage comme Dieudonné qui contribue à attiser la haine contre les juifs. Je ne comprends pas les commentaires antisémites systématiques que je peux lire (et les likes qui vont avec) à toutes les occasions sur la majorité des journaux français, sur Facebook, etc. sans que quasiment personne à part des juifs ne réponde.

Quand la France est touchée, les juifs français le sont comme tous les français, et ils crient haut et fort Je Suis Charlie. Quand des français juifs sont touchés parce qu’ils sont juifs, je ne vois qu’une partie seulement de la France qui se mobilise. Je crois malheureusement que si ce « réveil » français face à l’islamisme est aussi fort, c’est parce que les français dans leur ensemble se sont sentis concernés par le carnage de Charlie Hebdo mais que cette soi-disant unité a ses limites.

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Capture d’écran de la page Facebook de Mediapart le 12 janvier 2015