40 ans ou la 2e semaine des vacances

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Aujourd’hui j’ai 40 ans. Avoir 40 ans, c’est un peu comme la 2e semaine des vacances quand on part 2 semaines.

On se dit que la première semaine est passée vite, qu’il faut profiter de la 2e. Mais plus les jours de cette 2e semaine vont passer et plus on va se dire que c’est bientôt la fin des vacances.

Il y a 2 écoles. Ceux qui préfèrent la première parce que tout est à découvrir. Et puis ceux qui préfèrent la 2e, parce qu’ils sont déjà bronzés, qu’ils connaissent les bons endroits et bien sûr les mauvais où ils ne retourneront pas.

La première semaine c’est aussi celle où on rencontre son amour de vacances. Et manque de bol, on réalise qu’elle a prévu sa 2e semaine ailleurs.

Parfois la 2e semaine est bien meilleure que la première, même si elle ne sera jamais comme la première parce que certains de ceux avec qui on s’est éclaté la première vont rentrer plus tôt.

D’ailleurs en vacances, beaucoup de gens pensent qu’ils vont se revoir à leur retour. Perso je n’y crois pas trop.

À la fin des vacances, certains sont contents de rentrer. Moi ça m’a toujours fait chier.

Comme tous les ans depuis 40 ans, vous êtes tous en vacances à cette date (une vraie date de merde pour naître, pensez-y en octobre) alors c’est le moment de vous souhaiter de très bonnes vacances. Profitez-en bien !

Les juifs de Rhodes : ce peuple disparu

Vous n’avez certainement jamais entendu parler des juifs de Rhodes. Ils ont été les derniers à être déportés à la fin de la guerre, en août 1944. Aujourd’hui, je fais partie des quelques centaines de descendant à travers le monde de cette communauté disparue.

J’ai toujours entendu mes amis juifs parler de leurs origines, taquiner les comportement typiques de leurs proches (comme le faisait Elie Kakou), l’accent de leurs grands-parents, les expressions en arabe qu’ils ont l’habitude d’entendre à la maison, parler des spécialités qu’ils mangent chez eux : fricassés, moulouhia, pkaila, dafina, gnaouilla, etc.

Je me moquais aussi de l’accent de ma grand-mère mais à part mes soeurs et mes cousins, personne ne pouvait trouver vraiment ça drôle. Les expressions n’étaient pas en arabe mais en ladino, un mélange d’espagnol et d’hébreu que quasiment plus personne ne comprend. Je peux vous parler toute la journée de nos plats typiques mais vous ne pourrez pas me répondre que votre mère les fait mieux que personne : les yapraks, les boyos, les boreks, etc.

Pour la première fois de ma vie je suis allé avec toute ma famille à Rhodes. Nous en avions entendu parlé toute notre vie : sa mer Egée, son climat, ses petites rues, sa vie paisible, etc. Nous voulions voir. Nous avons trouvé un quartier fantôme, comme des ruines d’un peuple disparu.

D’autres juifs séfarades

Je ne compte pas le nombre de fois où on m’a demandé : T’es Tunisien ? non… T’es Marocain ? non… Ah t’es Algérien alors ? non… non plus… T’es ashkénaze ? ….

Contrairement à ce que pensent beaucoup de juifs, les juifs qui ont été expulsés d’Espagne à la fin du XVe siècle par la Reine (les juifs séfarades) n’ont pas uniquement été vers l’Afrique du Nord. Certains ont été ailleurs, plus loin encore, et notamment sur l’Ile de Rhodes.

C’est donc depuis le début du XVIe siècle qu’une communauté juive s’est installée sur l’Ile de Rhodes. Au début du XXe siècle, la communauté juive de Rhodes comptait environ 6000 personnes sur une population totale de 30 000 personnes à Rhodes.

16 août 1944 : 500 années d’histoire effacées en une journée

Le 16 juillet, les allemands ordonnent à tous les hommes juifs de Rhodes de se présenter au centre de commandement de l’armée de l’air. Ils sont arrêtés.

Le 18 juillet, les allemands ordonnent aux femmes et aux enfants juifs de rejoindre les hommes déjà arrêtés sous peine d’exécuter les hommes s’ils ne le font pas.

Le 23 juillet, les sirènes retentissent dans tout Rhodes – comme lors de bombardements – pour appeler la population de l’Ile à se protéger dans les abris. En réalité, c’est une diversion pour que la population de Rhodes ne voit pas les juifs partir.

Après plusieurs jours de bateau et quelques jours au camp d’Haidari. Les 2500 juifs de Rhodes prennent le train depuis Athènes vers Auschwitz.

Le 16 août 1944, les juifs de Rhodes sont les derniers juifs à arriver à Auschwitz. Environ 350 hommes et 250 femmes sont sélectionnés pour « travailler ». Les 1900 autres sont gazés le jour de leur arrivée.

C’est ce jour là que ma grande cousine Alice Tarica, 14 ans, qui faisait partie des 250 femmes sélectionnées, a perdu ses parents, son frère jumeau et ses sœurs. Alice était la seule rescapée d’Auschwitz de ma famille. Elle a été recueillie par son oncle, mon grand-père, à la libération qui l’a élevée comme sa fille.

Samy Modiano : Le dernier juif de Rhodes ?

En allant à la veille synagogue de Rhodes, nous avons croisé Samy Modiano.

Lorsque j’ai entendu Samy parler, j’ai eu comme un électrochoc, il avait exactement le même accent que ma grand-mère que je n’avais pas entendu depuis qu’elle est décédée il y a 17 ans. C’est absurde mais elle était la seule dans mon esprit à avoir cet accent…

Samy a été déporté à Auschwitz et faisait partie des 350 hommes qui ont été choisi pour travailler. Il a survécu. Aujourd’hui il transmet le souvenir et souhaite nous faire prendre conscience de la lourde responsabilité dont nous héritons tous : les témoins des témoins.

Ma nièce Laura qui a 13 ans, le même âge que Samy quand il a été déporté, a été également très émue de le rencontrer et a souhaité partager son témoignage avec ses amis. Il faut croire que l’action de Samy n’est pas vaine. Voici un extrait de son texte :

« Nous avons rencontré Samy « Samuel » Modiano, rescapé des camps de concentration, « matricule B-7496 ».

Déporté à Auschwitz le 24 juillet 1944 à seulement 13ans, il y a perdu toute sa famille. Il habitait donc à Rhodes, où il préparait sa Bar Mitzvah au côté de sa famille. Finalement, il a fait sa Bar Mitzvah, mais à Rome, à 77ans, soutenu par la communauté juive de Rome, sans sa famille, seulement entouré par des personnes qui pleuraient.

Il a survécu aux camps, il pesait seulement 23kilos, à 14ans. Tout le monde pensait qu’il était mort, il fut jeté dans une fosse commune, (fosse dans laquelle on jetait les juifs morts dont l’identité était inconnue). Heureusement, quelqu’un a vu qu’il était vivant et il a été sauvé.

Aujourd’hui, il veut raconter ce qu’il s’est passé, pour qu’on s’en souvienne et que ça ne se reproduise plus jamais. Il transmet son expérience aux générations suivantes, qui devront la transmettre à celles d’après et ainsi de suite.
« On l’a payé cher d’être juif, mais on est encore là ». Je m’en rappellerai de son témoignage, rappelez-en vous aussi, et pensez-y quand vous entendez des propos antisemites
✡️🕍 »

Où vivent les juifs originaires de Rhodes aujourd’hui ?

Avant la guerre et au début de la guerre, certains juifs de Rhodes ont émigré pour le travail en Afrique et notamment au Congo et en Afrique du Sud. La majorité des descendants des juifs de Rhodes sont d’ailleurs en Afrique du Sud ou au Congo aujourd’hui. Ma famille aurait du se trouver là bas aussi si le destin ne les avait pas retenus à Paris. D’autres sont en Belgique, en France ou encore aux États Unis.

Parmi les coïncidences heureuses, nous avons croisé à Rhodes Tony Randel et sa famille, dont la grand-mère était la sœur de mon grand-père. Elle a eu la très bonne idée de partir de Rhodes pour aller vivre aux États-Unis avant la guerre. Tony habite Los Angeles et travaille dans le cinéma.

Pendant cette rencontre je ne pouvais m’empêcher de penser à cette devinette très connue, typique de l’humour juif : « Quelle différence y a-t-il entre un juif pessimiste et un juif optimiste ? Le juif pessimiste a fini à Hollywood et le juif optimiste à Auschwitz. »

L’illustration était tragiquement parfaite.

Et la Juderia de Rhodes aujourd’hui ?

Il n’y a plus de juifs à Rhodes aujourd’hui. Le quartier juif – la juderia – est encore là mais les maisons sont vides, en ruine, ou habitées par des gens qui s’y sont installés quand les juifs ont été déportés. Des gens d’ailleurs assez à cran quand ils voient des juifs visiter le quartier… Ca ne doit en effet pas rendre très détendu d’avoir profité d’une tragédie pareille pour s’approprier une maison qui n’est pas la sienne.

Les juifs de Rhodes ont donc été mais ils ne sont plus. Les derniers d’entre eux s’éteignent et quand ma génération ne sera plus là, ils auront complètement disparu. Je voulais leur rendre hommage ici.

Lettre à Gilbert

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Mon cher Gilbert,

Quelle tristesse d’apprendre ce matin que tu es parti. Tu fais partie de ces personnes que l’on rencontre dans la vie et qui marquent pour toujours.

Ma grand mère répétait souvent que l’on est « de passage » sur Terre. Ce qui est sur c’est que tu n’y es pas passé pour rien. Tu as fondé une belle et grande famille et surtout tu as su fédérer comme personne. Tu as fait de ta maison la maison du bonheur. Une maison toujours ouverte à tous. On peut même dire que tu as « industrialisé » le fait de rassembler tes frères. C’était presque un métier. Des grands moments de partages, toujours dans cette même bonne ambiance et dans cette tradition juive authentique. Tout le monde était toujours heureux de se rassembler autour de toi. Tu as même réussi à me faire venir à un cours de Thora !

Je suis persuadé qu’aujourd’hui le nombre de personnes qui te pleurent est hors norme. On est tous conscient qu’il sera difficile de prendre la relève. Sache que ta générosité et ce rôle de père juif fédérateur que tu incarnais si bien sont une véritable source d’inspiration pour nous tous. Merci pour ce que tu as été, merci pour tout. Pars tranquille.

FDC

Dans les années 40, auriez-vous été un héros ?

Au lendemain de la manifestation pro-palestinienne à Paris qui s’est terminée par des « mort aux juifs », et où un grand nombre de manifestants ont tenté de forcer l’entrée d’une synagogue pour la saccager ou pour casser du juif, je suis très inquiet.

Merah, Nemmouche, et maintenant ces débordements qui auraient pu se terminer en tragédie, je crois qu’il est temps d’appeler un chat un chat. L’antisémitisme qui prolifère dans les banlieues, chez les musulmans principalement (mais pas seulement, il suffit d’aller devant le théâtre de la main d’or un soir de spectacle de Dieudonné pour le réaliser), et qui se nourrit du conflit au Proche-Orient pour justifier son existence est une triste réalité qui n’a pas fini de faire des victimes.

L’occupation, la collaboration, le gouvernement de Vichy, tout ça est loin maintenant mais pourtant hier, en 2014, des juifs ont du se cacher dans une synagogue pour ne pas se faire lyncher. Et ce qui est assez ignoble de surcroit, c’est qu’il a fallu attendre que le premier ministre réagisse pour que les journaux (l’AFP en première ligne) daignent relayer l’information (de manière édulcorée d’ailleurs)! A quel moment ont-ils tous pensé que ceci n’était pas important ?

Que nos gouvernements soient de gauche ou de droite, nous avons la chance aujourd’hui de vivre dans une France qui protège ses juifs, au même titre que tous les français d’autres confessions. Nous avons aussi la chance de pouvoir critiquer, s’indigner, condamner ou simplement exprimer sa solidarité sans risquer d’être exécuté. Et les moyens que nous avons (Facebook, Twitter, les blogs, les commentaires sur les sites d’informations) pour s’exprimer sont simples et accessibles à tous. Et pourtant 24h après les faits, rares sont les réactions des non juifs. Sur mes 438 amis Facebook (pourtant probablement jewish friendly pour la majorité) seuls 3 non juifs se sont exprimés sur le sujet. Chez les politiques, ça n’est pas la bousculade non plus pour condamner avec la plus grande fermeté ce qui s’est passé hier. Je ne parle même pas des commentaires sur les sites d’informations qui sont à vomir. Pourquoi cette indifférence et cette passivité ? Faut-il expliquer que ce qui se passe au Moyen-Orient n’a rien à voir avec les juifs de France ? Que même si une grande majorité de juifs soutiennent Israël, ça n’est pas une raison pour les bruler même si l’on est pro-palestinien ? Condamner sans reserve (et sans mettre dans la même phrase une condamnation d’Israël pour nuancer parce que ça n’a rien à voir !) ces actes ne fait pas plus de soi un pro-juif qu’un pro-musulman. C’est simplement prendre ses responsabilités quand la République a été souillée de la sorte.

Si des musulmans avaient du se cacher à l’intérieur d’une mosquée pour ne pas se faire massacrer par des juifs enragés hurlant « mort aux arabes », ma première réaction, après avoir gerbé, aurait été de condamner, de me soulever, de me désolidariser d’un tel comportement.

Je me suis souvent demandé en repensant aux années terribles de la secondes Guerre Mondiale, comment les gens ont-ils pu laisser faire. Et je suis persuadé que la majorité des Français non juifs aujourd’hui se le demande aussi tant ce qui s’est passé il y a 70 ans parait surréaliste. Mais face à l’indifférence que je constate depuis hier, alors qu’aujourd’hui être un héros « 2.0 » est beaucoup moins risqué, je visualise parfaitement.

Je suis un juif français, arrière petit-fils de déportés, qui doit son existence à un voisin catholique qui a empêché ses grands-parents de rentrer chez eux alors que la gestapo les attendait. C’était un héros qui a risqué sa vie pour sauver des juifs. Il ne fait aucun doute que ce voisin, s’il avait été de notre époque, aurait largement réagi et rejeté ce qui s’est passé hier. Vous vous demandez peut-être si vous auriez été un héros dans les années 40. Si tout ce qui s’est passé hier vous a rendu indifférent, vous avez votre réponse.

Je ne m’appelle plus Frank-David Colin

J’ai reçu ce matin une lettre signée par le Premier Ministre Manuel Valls et la Garde des Sceaux Christiane Taubira. Je ne m’y attendais pas et ça m’a bouleversé.

Je m’appelle Frank-David Colin. Mon grand père paternel s’appelait David Cohen. Il a changé son nom en Colin (très proche visuellement de Cohen dans sa signature) quelques années après la guerre.

Ses parents, deux de ses trois frères, sa belle sœur et sa nièce de 3 mois ont été raflés, dans leur appartement du boulevard de Courcelles, à Paris, le 14 août 1943 par la Gestapo qui cherchait des résistants cachés dans l’immeuble. Ne les trouvant pas, c’est en repartant qu’ils ont vu le nom de Cohen dans l’immeuble et les ont arrêtés. Ils ne sont jamais revenus des camps de la mort. Mes grands parents qui étaient en promenade ont été sauvés de ne pas avoir été là.

Traumatisé par cette tragédie, mon grand père a toujours souhaité cacher son judaïsme. Mon père n’a jamais souhaité récupérer son nom d’origine, pour ne pas aller à l’encontre de la volonté de son père.

Depuis mon enfance, face aux moqueries permanentes liées à mon nom de famille, je souhaitais récupérer mon vrai nom. Sans vraiment mesurer les graves raisons qui avaient poussé mon grand père à changer de nom, j’attendais mes 18 ans avec impatience pour faire cette demande.

Dissuadé et découragé devant la complexité d’une telle démarche par des personnes éclairées sur le sujet (je me souviens en avoir parlé avec un avocat au Conseil d’Etat), ça n’est que quelques mois avant mon mariage que j’ai décidé de tenter ma chance et de faire une demande au Garde des Sceaux. Je ne souhaitais pas que d’autres personnes, ma femme, mes enfants, ne portent ce nom.

Je suis non croyant. Je ne pratique pas. Je mange du porc. Il m’est même déjà arrivé d’en manger le jour de Kippour et pourtant mon identité juive fait partie de moi, elle est dans mes tripes. Je combats tous les jours l’antisémitisme et la haine d’Israel de plus en plus présent dans notre pays. Je ne peux pas me cacher. Je ne veux pas.

Voilà plus de 3 ans que j’avais fait cette demande sans avoir la moindre nouvelle. J’avais fini par baisser les bras. Et pour être honnête, l’affaire Merah et la déferlante de relents antisémites depuis l’affaire Dieudonnée m’ont presque convaincu qu’il en était mieux ainsi. Vivons heureux, vivons cachés ? Mais ce matin j’ai reçu cette lettre signée par Christiane Taubira, cible de tant de racisme depuis qu’elle est garde des Sceaux et par Manuel Valls qui a lutté avec détermination contre Dieudonnée. Ca m’a rempli d’espoir. La plus haute autorité de la justice française en m’autorisant à récupérer mon nom m’encourage à le porter avec fierté. C’est une page sombre qui se tourne dans l’histoire de ma famille et je ne peux m’empêcher d’y voir un symbole de victoire.

Je ne m’appelle plus Frank-David Colin mais Frank-David Cohen.